Intéressante intervention de Véronique Jeannin, directrice du Bureau des temps de Paris lors du séminaire “Les villes la nuit” organisé par Luc Gwiazdzinski avec la Délégation interministérielle à la ville, le 7 novembre 2008.
Ce qui frappe d’abord quand on observe la nuit, c’est la remise en cause des frontières entre le jour et la nuit. On assiste à un décalage des horaires de travail vers le soir, favorisé entre autres par l’internet, qui réorganise beaucoup d’activités comme les courses.
Une sensibilité à la vie nocturne émerge, avec des traductions en matière de transports et de services. Comment peut-on trouver un équilibre entre une vie nocturne et la préservation de la tranquillité de la ville, avec des problèmes tels que le bruit, la sécurité, etc.
Il faut d’une part améliorer la connaissance de la ville la nuit et coordonner les acteurs.
Deux études ont été menées. Elles ont suggéré certaines réflexions.
- Il y a plusieurs temps de la nuit. Le début de la nuit ou la fin du jour renvoie à des questions pratiques, tandis que le cœur de la nuit pose des problèmes de solitude, d’errance, de fracture sociale.
- La nuit est aussi considérée comme dernier espace de sociabilité en ville, en contrepoint du jour. Il y a moins de contraintes, un temps plus fluide, y compris pour ceux qui travaillent la nuit et l’ont choisi. Mais à côté, il y a la nuit des marges, ignorée des autres et qui ignore les autres. On n’a toujours pas de vraie réponse 24/24 à la situation des SDF.
Mais une cartographie de Paris la nuit produite par l’APUR isole en fait cinq temps :
- Le créneau 19-22h est à investir, notamment par le service public. C’est celui de la nuit des loisirs. Des nocturnes apparaissent, des spectacles commencent aussi plus tôt. La frontière est floue entre le jour et cette nuit.
- A partir de 22h jusqu’à 0h30, la ville reste animée avec des pôles festifs assez localisés, des transports qui fonctionnent et des fonctions de garde actives. Des activités multiples cohabitent, générant aussi des conflits d’usage : problèmes de bruit, d’encombrement, de stationnement… On tente d’y répondre par exemple avec des chartes de la rue, mais aussi en permettant aux résidents de stationner sur les aires de livraison à partir de cette heure-là.
- De 0h30 à 2h la vie nocturne ralentit, le métro commence à fermer. Restent des fonctions de garde et de maintenance. Le problème de la mobilité commence à se poser.
- De 2h à 5h, c’est l’état de veille. Des problèmes de mobilité, mais qui concernent de moins en moins d’usagers.
- De 5h à 7h c’est la ville logistique, la collecte des déchets, le nettoyage des bureaux… avec des problèmes de bruit et celui des personnels à horaire décalés, notamment en matière de mobilité. La ville travaille par exemple à retarder un peu le démarrage de la journée de certains éboueurs et à recaler les horaires de certains personnels de nettoyage.
Une seconde étude auprès des salariés et des sortants a produit d’autres constats :
- Dans beaucoup de professions, le travail de nuit est un véritable choix.
- L’emploi de nuit concerne 36% des emplois et 45% des actifs, qui travaillent occasionnellement ou régulièrement de nuit.
- Pourtant les spécificités du travail de nuit ne sont guère pensées. L’aménagement des conditions de travail est laissé aux initiatives des équipes de nuit elles-mêmes.
- Les établissements de nuit ont du mal à faire reconnaître leur statut d’entrepreneur et de créateur d’emploi. D’autant que les instances représentatives se sentent peu concernées par le travail de nuit, ne serait-ce que parce que les salariés de nuit sont peu présents dans leurs instances…
- Les emplois supérieurs sont surreprésentes la nuit à Paris, mais cela cache l’importance des banlieusards dans les emplois de nuit peu qualifiés, qui sont ceux qui auront le plus de mal à concilier leurs vies professionnelle et familiale. Très peu de femmes travaillent au cœur de la nuit et celles qui le font sont le plus souvent célibataires et sans enfants.
- Le travail de nuit est en principe plus rémunérateur, mais souvent plus précaire. Plus on avance dans la nuit, plus les emplois sont précaires. Dans les petites entreprises et bien sûr le spectacle, les horaires sont souvent dépassés et on constate une érosion des compensations temporelles ou matérielles. Les salariés constatent une dégradation des conditions de travail la nuit.
Parmi les solutions, des partenaires sociaux travaillent sur les horaires décalés et leur prise en compte dans la gestion des horaires professionnels. En termes de services :
- S’agissant des gardes d’enfant, les crèches hospitalières ouvrent plus tôt et ferment plus tard et commencent à réserver des places aux habitants et non seulement aux salariés des hôpitaux. Un service de garde-relais à domicile est expérimenté en direction des salariés modestes. L’objectif à terme est d’aller vers une solution de garde d’enfants jusqu’à 10 ans au moins.
- S’agissant des transports, Velib’ est un élément de réponse puisqu’il fonctionne 24/24. En octobre, entre 1h et 3h du matin, on compte 45 000 utilisateurs/heure ! La mairie engage des démarches de Plans de déplacement d’entreprises. Enfin, il faut retravailler sur les horaires des personnel à horaires décalés pour les rendre compatibles avec ceux des transports collectifs.
Pour les sortants cette fois, l’étude montre la nécessité de renforcer l’identité nocturne de Paris. L’offre est dispersée, on a du mal à identifier les lieux de vie nocturnes. Pour les jeunes, la nuit est codée et donc difficilement accessible, et chère. Et cela finit par présenter des risques. Les jeunes de 15-17 ans non préparés, soit vont toujours au même endroit, soit se mettent en danger.
Un site interactif sur la nuit est en préparation au sein du site Paris.fr. Un autre projet a été confié à la chambre syndicale pour créer un “pass nuit” avec un plan et une liste de lieux festifs, avec aussi une version numérique. On veut aussi élaborer un vadémécum des jeunes sortants, voire travailler sur un programme d’éducation des jeunes à la nuit.. Il faut aussi aider au développement de lieux alternatifs, qui sortent des sentiers battus et du strictement marchand.
Autre contrainte, la mobilité de nuit. On a avancé sur plusieurs points :
- L’augmentation des licences de taxi.
- L’augmentation de fréquence des Noctiliens et des métros, et l’extension des horaires le week end. Le passage du Noctilien au Noctambus s’est immédiatement traduit par une augmentation de fréquentation de plus de 70%. L’écueil est que le bus de nuit est moins lisible que le métro ; il faut travailler à la lisibilité de l’offre, la visibilité des stations, etc., d’autant que les lignes de nuit ne sont pas celles du jour. Ce réseau est par ailleurs séparé entre plusieurs opérateurs (RATP et SNCF), qui eux-mêmes sous-traitent souvent.
- Le Vélib’…
Enfin, l’espace public reste encore peu propice à la vie la nuit. On travaille sur l’éclairage, sur les toilettes publiques, sur le stationnement… L’ouverture des commerces est encore décidée de manière très empirique et pose des problèmes d’organisation aux actifs, mais la ville de Paris ne prône pas l’ouverture 24/24.
Enfin la nuit est considérée comme peu sûre. Des correspondants de nuit ont été installés, ainsi que d’autres initiatives sur la médiation.
Pour résumer, il faut construire une vision stratégique pour la vie nocturne et fédérer autour d’elle les acteurs publics et privés. Il faut éduquer à la nuit. Et il faut rééquilibrer la vie nocturne, très riche à l’ouest et beaucoup moins à l’est.