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Lift09 : Anne Galloway, la ville du futur pensée comme un cadeau (empoisonné) ?
Ann Galloway est une sociologue et anthropologue qui s’intéresse aux relations entre les pratiques matérielles, spatiales et culturelles, pour explorer de manière critique le design et la technoscience.
Nos attentes, espoirs, espérances guident dans une large mesure nos activités ; ils attirent un intérêt et des investissements ; ils mobilisent des ressources, tissent des partenariats, déclenchent des programmes de recherche ; ils définissent des rôles et des devoirs ; ils organisent des projets cheminements professionnels… Donc nos attentes vis-à-vis du futur définissent nos actions immédiates - mais comment ?
S’agissant de la ville du futur, de quoi parle-t-on ? De villes hybrides, temps réel, sensibles, lecture-écriture, mobiles, adaptatives… etc. Tous ces mots expriment des attentes, des angles de vue, des choix de ce à quoi on va ou ne va pas s’intéresser. Avec, entre autres, le risque assez fort d’ignorer ceux qui vivront dans ces villes. Ou plutôt, de leur offrir ces villes, avec les meilleures intentions du monde, mais sans trop vouloir savoir s’ils en veulent…
Ann Galloway propose alors de partir du point de vue suivant : “et si l’on imaginait la ville du futur comme un cadeau que l’on voudrait faire aux gens ?” - mais en pensant de manière complète à ce qu’implique le fait de penser, d’offrir, de recevoir un cadeau.
L’idée de “cadeau” est puissante, elle exprime non pas seulement un amour, mais aussi un lien. Mais, c’est aussi une tension, car il doit être reçu. Quelle est la relation entre le donneur et le bénéficiaire du cadeau ? Ont-ils relation préalable ? Amicale, professionnelle, institutionnelle ? On attend des cadeaux différents de personnes différentes : il peut y avoir des cadeaux totalement inadéquats. Comment peut-on imaginer la réception du cadeau ? Comment sait-on si le cadeau a été apprécié ou non, ce que le bénéficiaire en fait ? Que fait-on si on sait que le cadeau n’a pas été apprécié ? S’il a été apprécié mais utilisé d’une manière que celui qui l’a offert considère tout à fait inappropriée ?
Retour à la ville : qu’entraînerait le fait de savoir ce que signifie d’offrir une nouvelle ville à un habitant donné ? De considérer que ce cadeau est un processus d’échange ?
Nous avons ces villes qui peuvent produire toutes ces masses d’information, dont on peut faire des choses magnifiques - comme ce qu’ont montré Carlo Ratti et Dan Hill. Mais… et après ? Que peut-on en faire ?
Anne Galloway propose à titre d’exemple les projets qui visent à permettre aux citoyens de participer plus activement à la vie de leur ville. Les technologies de capture d’informations permettent aux citoyens de cartographier leur environnement. On supose que les citoyens vont utiliser ces données pour agir sur le plan politique.
Cela paraît à l’évidence positif. Mais il y a beaucoup d’hypothèses derrière de tels projets.
Première hypothèse : celle que les gens veulent participer à la collecte de données. Ce n’est absolument pas le cas de tout le monde.
Seconde hypothèse : les gens sauront lire ces données. Or ceux qui veulent, ou veulent bien, participer à la collecte, peuvent ne pas avoir la moindre idée sur ce qu’ils pourraient en faire, ou ne savent pas comment utiliser les informations. Ils n’ont pas nécessairement la capacité de produire du sens à partir de ces données.
Ces deux hypothèses réduisent nettement le public concerné. L’effet peut être très positif, mais si l’on accepte qu’il ne concerne que des micro-communautés, que des communautés actives. On ne résout pas globalement les problèmes urbains de cette manière ; mais en fait, il n’y a plus de manière de les résoudre globalement.
Le cadeau peut aussi avoir des conséquences négatives, à côté des positives. D’une part, quand la citoyenneté active requiert l’accès aux technologies, ceux qui n’y ont pas accès deviennent de fait des non-citoyens.
D’autre part, quand les données scientifiques sont les informations les plus appropriées qu’un citoyen puisse collecter, l’action politique repose sur la conformité aux structures existantes de connaissance et de pouvoir. Les capteurs capturent des données définies à l’avance, considérées comme appropriées par ceux qui savent, qui ont conçu, produit, choisi les capteurs. Il y a aussi l’hypothèse sous-jacente, selon laquelle les mesures objectives comptent plus que la subjectivité. Ce n’est pas une mauvaise hypothèse : mais c’est un choix.
Extrait de la conclusion d’un article sur le même thème, “L’émergence du citoyen-capteur” : “Je crois qu’il faut encourager les chercheurs, les artistes et les citoyens à expérimenter de nouvelles manières d’utiliser les technologies mobiles, et d’explorer de nouvelles formes d’action politique. Le besoin urgent d’un militantisme environnementaliste lié à l’impact du réchauffement climatique ouvre en lui-même un espace productif à de telles interventions critiques. Mais je crois également que nous devons en même temps analyser les limites et les biais de ces actions. Je crois en effet que nous ne pourrons produire des transformations profondes et durables qu’en dépassant - ou en contournant - ces limitations.”
La construction d’une ville nouvelle doit donc être un échange entre deux questions : quelle ville voulons-nous offrir ? quelle ville espérons-nous recevoir ?